L'Express
du 13/02/2003
Le Viagra fait des petits
par Vincent Olivier
Baptisés
Cialis et Levitra, deux nouveaux médicaments débarquent.
Leur mission: améliorer l'érection masculine.
Mais ils sont chers et ne sont pas dénués
d'effets secondaires
Viagra hier, Cialis aujourd'hui, Levitra demain. Une pilule
bleue, un comprimé jaune, une pastille couleur abricot.
Désormais, les hommes qui souffrent de troubles de
l'érection - ils seraient plus de 2 millions en France
- vont avoir le choix: après Pfizer et son célèbre
losange en septembre 1998, les laboratoires Lilly se lancent
à leur tour dans la bataille de l'impuissance masculine.
Date choisie par la firme pharmaceutique, surtout connue
jusque-là pour son antidépresseur vedette,
le Prozac: le 14 février, jour de la Saint-Valentin.
Un clin d'œil douteux. Comme si GSK et Bayer décidaient
de commercialiser le Levitra au moment de la Fête
des mères ….
Il est recommandé
aux cinquantenaires de passer au préalable un test
d'effort.
Reste que Cialis
a tout de même une particularité: sa durée
d'action - vingt-quatre heures en moyenne, contre cinq ou
six «seulement» pour le Viagra. Ce qui ne signifie
pas, messieurs, que vous allez connaître une érection
continue pendant une journée entière. Tous
les médecins insistent sur ce point: seules les injections
intracaverneuses ont un effet mécanique et systématique.
Un simple comprimé, lui, ne peut rien s'il n'y a
pas de désir. Sur ce plan-là d'ailleurs, rien
ne différencie fondamentalement Levitra, Cialis et
Viagra. Ils ont globalement le même taux d'efficacité:
environ 75%, contre 30 pour un placebo (substance neutre
sans effet pharmacologique). Les mêmes indications:
pathologies organiques et/ou psychologiques, du diabète
aux lésions médullaires, en passant par ce
que les sexologues nomment l'angoisse de performance. Et
les mêmes contre-indications strictes: prise de dérivés
nitrés en cas d'angine de poitrine et insuffisance
cardiaque grave. Quant aux cinquantenaires et plus, s'ils
sont sédentaires, il leur est recommandé de
passer au préalable un test d'effort, rappellent
les cardiologues. Les trois médicaments ont également
le même mode d'action. Schématiquement, il
s'agit d'inhiber l'action d'une enzyme, la phosphodiestérase
de type 5 (ou PDE 5), dont le rôle est de favoriser
la détumescence. En d'autres termes, ces comprimés
ne provoquent pas à proprement parler une érection,
mais ils s'opposent au phénomène inverse.
Avec, toutefois, quelques petites différences, notamment
pour les effets secondaires. Ainsi, les sensations de chaleur
et la vision en bleu (liée à une enzyme très
proche de la PDE 5) semblent plus fréquentes avec
le Viagra, alors que le Cialis provoque «davantage
de crampes, de douleurs musculaires et de rougeurs au visage»,
note le Dr Pierre Costa, du service d'urologie-andrologie
au CHU de Nîmes.
Mais, surtout,
soulignent les spécialistes, l'approche purement
organiciste de la sexualité, qui semble tant importer
aux hommes, ne suffit pas. «Si l'on se contente de
prendre une pilule, sans s'interroger sur le pourquoi du
phénomène, on ne fait que la moitié
du chemin», commente le Dr Mireille Bonierbale, psychiatre
et sexologue à Marseille. Dans bien des cas, observe
d'ailleurs le Dr François Giuliano, urologue au CHU
de Bicêtre (Val-de-Marne), la dysfonction érectile
cache des difficultés relationnelles au sein du couple
et des troubles du désir, qui deviennent plus patents
encore dès lors que la mécanique se remet
en marche... D'où la nécessité de bien
réfléchir avant d'entamer un traitement. D'où,
également, l'importance de la consultation qui donnera
lieu à la première prescription, et qui devra
aborder toutes ces questions, y compris celle, cruciale,
de l'arrêt ultérieur de ce traitement.
De ce point de
vue, Cialis et sa promesse marketing (vingt-quatre heures
d'effet ininterrompu) pose problème. Comment éviter
les dérives, les prises récréatives
et l'envie, probable chez certains, de le «rentabiliser»
au maximum, sans forcément se soucier de sa partenaire?
«C'est au prescripteur de savoir mettre en garde,
et d'expliquer qu'un tel médicament ne crée
pas d'aptitudes nouvelles, qu'il ne fait que restaurer les
capacités qui sont les vôtres. A ce jour, les
dérapages restent très rares», estime
le Dr Bonierbale. «On y verra plus clair dans six
mois, mais ce risque existe. En outre, je note que les cardiologues
semblent plus inquiets que pour le Viagra, du fait de la
durée de vie de ce médicament dans l'organisme»,
nuance de son côté le Dr Marie Chrevet, psychiatre,
sexologue et gynécologue à Lyon.
Alors, faut-il
privilégier l'un plutôt que l'autre? Non, à
en croire les spécialistes interrogés. Certains
patients préféreront programmer leurs rapports
- parce que cela les sécurise; d'autres seront sans
doute sensibles à la nouveauté. «Etant
donné l'efficacité comparable des différents
produits, tout cela se jouera à la marge»,
déclare le Dr Giuliano. D'autant que, ajoute-t-il,
«maintenant, le seul facteur vraiment limitant est
celui du coût [environ 10 euros le comprimé].
J'espère que cette concurrence facilitera une baisse
des prix». Les malades le souhaitent. Mais les laboratoires
feront-ils effectivement jouer la concurrence?
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